Lettre du Pérou

Lettre du Pérou

J’ai connu Jean Dumont, prêtre, par les chrétiens des équipes enseignantes, en 1974, et nos liens par courrier demeurent depuis. Il est le beau-frère de feu Henri Gelin qui fut directeur d’école primaire au Creusot.  Jean a fondé les Équipes Enseignantes dans chacun des pays de l’Amérique latine ; il venait les  soutenir chaque année. Pendant 50 ans, que de voyages ! ; que de liens et de réunions en langue espagnole ou Portugaise ! ; avec les moyens austères des pauvres ; avec la prudence et la vigilance face aux troubles idéologiques et étatiques existants… mais avec une foi à déplacer la Cordillère des Andes !! Passé les 80 ans, cinq pontages coronariens l’ont obligé à ralentir, il a alors consacré son ministère aux prisonniers politiques et aux détenus pour terrorisme ; Plusieurs fois par an, il envoyait en France une lettre circulaire tonique au plan évangélique et théologique. Elle est destinée à sa promotion d’école normale et à sa parenté et ses amis, telle que celle qui vous est transférée ce jour. Ces relations contribuent à alimenter une petite caisse d’entraide pour son aller-retour annuel en France et des secours de cas exceptionnels à sa discrétion. A cette lettre, jean ajoute : Noel doit être beau dans la simplicité --- (Pascale ajoute : chaleureux Noel et prenez soin de vous et des autres).

                                                                                                      Alain Gauthier

NB : éviter le courrier postal incertain. Optez pour des courriels précis et courts.

Pour des dons, envoyez un chèque à l’ordre de « Jean Dumont » à l’adresse suivante où les courriers postaux et les dons sont centralisés :

Pascale Pincivy, 12 rue Jean Philippe Rameau, 21 800 Neuilly-Crimolois

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Lima, le 24 novembre 2020

Jean Dumont
Casa de los Ancianos
496 avenida Brasil Brena
Lima Perù

Mail : paso120722@gmail.com
Fixe (0051) 160491 66
Portable (0051) 993 69 04 02

Chers amis,

Je serai court. Oui, je suis vivant, et comme vous je frôle cette maladie mondiale. Je suis en train de bien surmonter une pleurésie, à 95 ans et quelques mois. Certes en Europe on a plus de moyens pour lutter. Espérons que ce sera bientôt universel. Mais pourra-t-on partout changer nos manières de vivre sur cette terre que nous avons tant maltraitée ? La Terre-mère comme on dit par ici. Pourra-ton, avec des cultures diverses, inventer la maison commune ? Comme ça se dit aussi en ce moment, où chacun aura le droit par exemple à l'éducation, au travail etc… Le pape vient de lancer un pacte d'éducation globale, que nous devrions tous étudier, même les vieux. L'éducation changera le monde. J'en profite pour inviter à lire un autre document, « La lettre encyclique sur la fraternité et l'amitié sociale, (du pape François), s'adressant à toute l'humanité donc à nous : éducation, santé, travail, sécurité sociale, économie, vieillesse, tout est repensé par tous, si nous voulons sauver la création. Nous sommes en changement d'époque, nous sommes participants d'une grande crise de l'histoire, et parfois nous avons peur. ]e pense aux grands parents voyant grandir leurs petits-enfants. Comment vivront-ils ? Peut-être sont-ils déjà, sans le savoir, inventeurs d'une autre histoire, d'une autre manière de vivre, plus fraternelle, plus universelle, et sans tous ces besoins. Ici, en pleine pandémie, on voit les gens très inventifs : petites entreprises communes, repas collectifs dans les quartiers, achats en communauté, fabriques d'oxygène pour soigner à prix modique, centres de santé où les gens apprennent dans la mêlée à soigner les malades.

En éducation, la fermeture des écoles a propulsé vers l'éducation virtuelle. Avec les instruments du bord, les maîtres se sont lancés d'un coup avec créativité, générosité, risques. Ils lancent et relancent les élèves, les parents se sentent partie prenante, les jeunes font en province des kilomètres pour rencontrer des ondes et écouter les leçons à travers la radio ou la télévision. Une amitié très forte s'est révélée entre élèves et maîtres, etc... Les églises participent à toutes ces activités.

Au Pérou on a lancé le slogan « Pérou ressuscite ! » Beaucoup de signes de vie, d'espérance, de créativité. Rien ne sera plus comme avant. En pleine pandémie, au Pérou, nous vivons une crise politique incroyable, difficile à vous résumer. Nous eûmes depuis des années des présidents plus ou moins marqués par la corruption. Le dernier, Vizcarra, a tenu trois ans et demi, avec en face de lui et contre lui, la chambre des députés plus ou moins recommandables. Et ce fut la lutte entre le législatif et l'exécutif. Avec un coup d'état plus ou moins camouflé le responsable de la chambre des députés devient président pendant deux jours. C’est absolument absurde et décevant. Mais, ô miracle, le peuple du pays s'est soulevé 5’15. Sans violence, avec des chants, des gestes symboliques, des danses, le peuple prend la rue pacifiquement dans tout le pays. Et la grande majorité ce sont des jeunes que découvrent les adultes, des jeunes organisés, réfléchis, pacifiques, disciplinés, qui exigent la sortie du soi-disant nouveau président. La jeunesse se révèle ainsi à beaucoup d'adultes, et beaucoup d'adultes se sont manifestés et suivent. Mais deux soirs de suite, le président de deux jours, une partie de la police, des forces plus ou moins, comment dire, claires, provoquent la violence des gens qui veulent aller plus loin. Deux jeunes sont morts, ils étaient là pour aider à la non-violence. Deux jeunes morts, beaucoup de blessés, des disparus. Et finalement les victimes deviennent comme des héros. Le président est obligé de renoncer devant la réaction de tout le pays et en particulier de ces jeunes qui révèlent un nouveau monde. Est élu un nouveau président de la république, Francisco Sagasti, un homme renommé dans le pays et plus encore, lequel dans son discours d'intronisation fait grand effet. Il s'entoure de ministres techniquement capables, j'en connais quelques-uns. Le programme de ce gouvernement sera : préparer des élections générales pour avril 2021 ; commencer à rectifier l'économie, rectifier la constitution, là il y a du travail ; et lutter contre la pandémie, cette maladie qui se renouvelle, qui revient. Ne nous attendons pas à des changements spectaculaires, le président a des mois pour faire tout ça. Quant à la lutte contre la corruption, c'est un gros travail. Le futur n'est pas clair. Cette tentative de coup d'état et la réaction se sont passées en quelques jours, autour du 9 novembre dernier.

Regardons un peu en dehors du pays, du côté des USA. Je crois que la disparition de son président réjouit beaucoup de monde. Regardons du côté du Brésil, où le président est une espèce de fou, mais les régions réagissent et le peuple brésilien s'est mis à résister. Regardons comment certains pays s'organisent : le Chili prépare avec sérieux l'élaboration d'une nouvelle constitution. C'est bien difficile à vous expliquer comme ça, par une lettre, mais ils travaillent bien pour préparer cette nouvelle constitution, et ils veulent chasser le président actuel. L'Équateur, où le président actuel qui a trahi ses promesses au moment des élections perd de ses forces, essaye de se retrouver. Que s'est-il passé au Guatemala ? Il semblerait que les gens se sont révoltés parce qu'on a diminué l'aide sociale. Ce pays est un pays qui a beaucoup souffert. Une chose pour moi est certaine, l'Amérique Latine est pleine d'énergie. Dans la nouvelle construction de la maison commune, elle joue déjà son rôle de jeune continent, et l’Église aussi. Il y a des efforts extraordinaires et de la créativité pour réfléchir ensemble et pour agir.

Quant à moi, je ne peux pas dire que ce soit parfait. Je souffre beaucoup de mon infirmité informatique, et en économie, je ne comprends rien du tout. Les amis au travail sont très très pris, les enseignants sont pris de jour, sont pris de nuit, vont chercher des élèves, reviennent, etc. etc. Alors nous devons attendre avec la confiance que Jésus, qui est dans notre histoire, est venu partager la vie des humains pour leur donner une dignité sans limite. Attendons, espérons, ça vit partout.

Je vous embrasse fort,

Jean Dumont

PS : Je voudrais rajouter quelque chose. Je voudrais dire que depuis des mois, je ne reçois aucune lettre, aucune revue par la poste. J’ai là une vingtaine de lettres au moins auxquelles je ne peux pas répondre. La poste est fermée. Mais je suis avec vous. Essayons de vivre la solidarité fraternelle depuis nos villages et nos villes. Le dialogue est toujours possible et ainsi nous créerons le monde nouveau. Aidez-nous à construire la maison commune.

PPS : Je voulais vous dire autre chose que j'ai oublié. A chaque fois que par exemple, dans les Équipes enseignantes ou les amis, il y a quelqu’un qui est très malade, il y a un appel. Et à chaque appel, chacun répond avec sa petite participation c'est très émouvant. Et je crois que cette solidarité nous devons la vivre tous.


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